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28 janvier 2015 3 28 /01 /janvier /2015 13:48

Malika, ancienne aide-soignante:
« Je demande pardon »

J’ai malmené des corps fragilisés.

 

Je demande pardon pour ces gestes forcés, pour l’usage de ma force pour enfiler un pull, une chaussette, un pantalon, pour retourner seule un corps de 100 kg, pour avoir cogné la tête d’une autre dame.

 

Je demande pardon de ne pas avoir eu la force de porter ce corps avec grâce.

 

Je demande pardon de ne pas avoir compris la parole de l’ancien qui bafouillait, parfois dans une langue étrangère. Je demande pardon car je ne pouvais répondre à leur demande.

 

Je demande pardon car je leur servais cette nourriture toxique, et je les ai parfois forcés lors de l’administration d’un médicament.

 

Maltraitance, c’est le mot que j’emploie

 

Je demande pardon de les avoir laissés dans leur fauteuil, abandonnés à leur triste sort, sans activité, sans compagnie, sans compassion, abandonnés à leur triste sort de vieillir seul.

 

Je demande pardon pour le manque de disponibilité.

 

Je demande pardon d’avoir perdu patience.

 

Je demande pardon pour le temps que je n’ai pu prendre pour écouter car le temps me pressait.

 

Je demande pardon de ne pas avoir eu le temps de faire un soin de bouche, ou tout autre soin qui semblait nécessaire.

 

Je demande pardon de ne pas avoir pu soulager leur souffrance tant morale, physique qu’émotionnelle.

 

J’ai pleuré toutes mes larmes face à ces situations inhumaines, cette maltraitance ; c’est le mot que je décide d’employer.

 

Je demande pardon pour ces larmes qui coulaient pendant le soin, car j’étais démunie, alors que j’assistais cette personne qui avait tant besoin de moi et de « ma force ».

 

Je ne pardonne pas aux pouvoirs publics, aux directions, aux travailleurs de la santé cette hypocrisie constante.

 

Le fast-food du soin

 

Beaucoup font tout leur possible pour changer ça, j’en suis bien consciente. Je ne te jette pas la pierre à toi, qui te bats chaque jour pour améliorer ces conditions, qui donne tant d’amour à ces êtres, un simple sourire, une parole douce, toute ton écoute. A toi qui ne comptes plus tes heures. Mais nous savons bien que c’est insuffisant.

 

Comment aider nos personnes âgées si le temps nous est à ce point compté ? Le personnel jamais remplacé ?

 

En vingt minutes, je devais laver, retourner, laver complètement, écouter, ressentir, comprendre, accueillir les douleurs morales physiques et émotionnelles. On me demandait un « abattage », telle une industrie de nettoyage d’êtres humains qui doit faire son chiffre. Et ce sans prendre en considération toute l’entièreté que constitue cet être. Sans offrir de prestations supérieures. Le fast-food du soin.

 

Le client, le résident, j’ai cru qu’il aurait droit à des prestations différentes, mais le seul but était de faire du chiffre en réduisant les coûts, comme toute bonne entreprise qui cherche à gagner plus.

 

Mais il s’agit d’êtres humains et de leur santé. Comment puis-je garder mon intégrité dans ces conditions ? Alors je suis lâche et j’ai le courage d’abandonner cet emploi qui ne correspond pas à mes valeurs profondes. Je culpabilise de cet abandon.

 

Et je me demande pardon.

 

Source: Rue89

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