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23 juillet 2013 2 23 /07 /juillet /2013 19:02

Mediapart 19 juillet 2013 | Par Lénaïg Bredoux et Mathieu Magnaudeix

 

Alors qu’elle négocie la réforme des retraites, la ministre des affaires sociales est très contestée. Deux hauts responsables du ministère viennent de jeter l'éponge, plusieurs membres du cabinet sont sur le départ.

 

Un ministère qui perd ses collaborateurs est un ministère qui va mal. En l’espace de quelques jours, deux hauts responsables des affaires sociales et de la santé ont annoncé leur démission. Plusieurs membres du cabinet de Marisol Touraine sont en partance. Un signe inquiétant alors que la ministre est en charge de l’explosive réforme des retraites.

 

Denis Piveteau© DR.

 

Selon nos informations, le secrétaire général des ministères sociaux, Denis Piveteau (photo), plus haut responsable de l’administration du ministère, a présenté sa démission vendredi 12 juillet. Nommé en janvier, il n’aura tenu que quelques mois à ce poste. Un départ tonitruant, puisque le “SG” supervise aussi les administrations des ministères du travail, de la ville et de la jeunesse et sports.

Dans la foulée, Alain Cordier, le président du “comité des sages” chargé de la stratégie nationale de santé, nommé lui aussi en janvier, a fait part de son envie de quitter son poste. Ces démissions de poids lourds du ministère ne sont pas encore officielles.

Elles surviennent en réalité après un véritable psychodrame au sujet du rapport du “comité des sages”, dont Alain Cordier avait la charge. Ce texte, qui plaide pour une vaste refonte du système de santé, a traîné plusieurs semaines avant de faire l’objet d’un très bref communiqué lundi en fin d’après-midi, dont la sortie a été précipitée par des fuites dans la presse. Un sort peu glorieux pour un rapport censé tracer la politique de santé du gouvernement, détaillée en février par le premier ministre, Jean-Marc Ayrault.

 

« Le rapport ne convenait pas à Touraine », disent plusieurs sources gouvernementales, qui accusent la ministre de vouloir « l’enterrer ». « La stratégie nationale de santé, c’est central », dément au contraire son cabinet. Pour expliquer ces loupés, un partisan de Marisol Touraine préfère évoquer une complexe bataille d'« ego et de jalousies ». Reste l'essentiel : la communication autour d'un rapport qui devait faire date est complètement ratée. Et les premières auditions au Parlement, prévues en juillet, sont repoussées à la rentrée.

 

Parallèlement, trois conseillers de Marisol Touraine viennent d’annoncer leur départ. Selon nos informations, cinq personnes ont quitté le cabinet depuis six mois, dont un “chef de pôle”, Laurent Chambaud, devenu directeur de l'École des hautes études en santé publique (EHESP), l'ENA des directeurs d'hôpitaux. Au total : huit départs en un an. En décembre, le directeur de cabinet et son adjointe avaient été brutalement débarqués sur ordre de Matignon, furieux de la gestion du ministère. Le responsable de l’organisation des soins, Christophe Lannelongue, était aussi parti.

« Au bout d’un an et demi, c’est naturel : il peut y avoir des mouvements. Mais ça ne veut pas dire qu’il y a l’incendie et que tout le monde s’en va. Ces départs sont liés à des choix personnels », temporise le ministère, qui souligne la rudesse de la vie de cabinet.

 

Jean-Marc Ayrault et Marisol Touraine le 14 juin© Reuters.

 

Pourtant, depuis plusieurs mois, des ministres, conseillers et des députés de la majorité se plaignent, en “off”, de leurs relations avec le cabinet de Marisol Touraine. Au départ, ils levaient les yeux au ciel et soupiraient. Désormais, ils s’affligent d’un ministère jugé défaillant.

De telles critiques sont souvent nourries par les concurrents ou les différents lobbies, surtout quand il s'agit d'un ministère aussi exposé. Elles sont aussi récurrentes quand le ministre est une femme, celles-ci étant plus facilement taxées d’autoritarisme que les hommes – c’était par exemple le cas de Delphine Batho avant son limogeage. Toutefois, de nombreux témoignages attestent d’une ambiance délétère au ministère. Marisol Touraine et Denis Morin, son directeur de cabinet, sont réputés extrêmement sévères avec leurs collaborateurs. Plusieurs interlocuteurs du ministère décrivent une ministre « bunkerisée », des collaborateurs « terrorisés», « stressés », « essorés et lessivés », qui « se décomposent » régulièrement en sa présence.

 

Même les ministres déléguées de Marisol Touraine, Michèle Delaunay (personnes âgées), Marie-Arlette Carlotti (handicapés et exclusion) et Dominique Bertinotti (famille), ont eu à souffrir de relations très tendues avec leur ministre de tutelle. Le plan “autisme”, une promesse de campagne de François Hollande, a par exemple fait l’objet d’une violente passe d’armes entre Carlotti, qui en avait la charge, et Touraine, accusée d’avoir bloqué le dossier.

Il a finalement fallu l’arbitrage de Jean-Marc Ayrault et de François Hollande. Le “plan autisme”, par ailleurs contesté par une partie des psychiatres, a pris du retard. Du coup, il a été annoncé un mois après la journée mondiale contre l’autisme. On a vu meilleure communication.

 

L’Élysée et Matignon ont la ministre dans le viseur depuis des mois. Le “cas” Touraine est souvent évoqué dans les déjeuners au sommet de l’État. François Hollande et Claude Bartolone en ont déjà discuté. « On sait que c’est compliqué, fais un effort… », explique-t-on à Matignon aux élus qui se plaignent d’être pris de haut par la ministre ou ses collaborateurs.

En privé, Marisol Touraine admet que le bruit de fond ne lui est pas très favorable. Mais la ministre est surtout persuadée que d'autres lui ont savonné la planche. Visé : Aquilino Morelle, le conseiller spécial de François Hollande, qui rêve du ministère de la santé.

 

« Collectivement, nous n’avons aucune vision sur la santé »

 

En plus des dysfonctionnements internes et de la personnalité contestée de la ministre, Marisol Touraine est aussi décriée sur le fond.

À l’automne, la négociation sur les dépassements d’honoraires, qualifiée par Touraine d’accord « historique », avait donné l’impression que la ministre avait cédé au puissant corps médical. « François Hollande voulait absolument un accord… », rappelle en privé la ministre, manière de dire qu'elle n'a fait que suivre la feuille de route.

Dans les couloirs des ministères, on lui reproche aussi de ne pas être assez active dans la lutte contre les déserts médicaux, de ne pas revenir assez vite sur la “tarification à l'acte” instaurée par la droite... ou de favoriser des « nominations de gens de droite ».

 

Cet hiver, le député du Rhône Jean-Louis Touraine, candidat socialiste à la tête de la puissante fédération hospitalière de France (FHF), qui regroupe un millier d’établissements publics de santé, a ainsi été sèchement battu face au président sortant, Frédéric Valletoux, maire UMP de Fontainebleau. « Elle n’allait pas s’engager sur une candidature qui avait des chances d’être rejetée. Je ne lui en ai pas voulu », la défend Jean-Louis Touraine, professeur de médecine dans le civil (il n'a aucun lien de parenté avec la ministre). « Jean-Louis Touraine aurait été battu de toute façon : les médecins avaient envie de taper la politique de santé du gouvernement », explique un autre socialiste.

 

Marisol Touraine© M.M.

 

Ex-strauss-kahnienne ralliée à Hollande, Marisol Touraine avait animé le pôle protection sociale de la campagne présidentielle. Au point de devenir la candidate naturelle aux affaires sociales. Mais au bout d’un an, ses relations avec les professionnels de santé se sont dégradées. « Sur tous les sujets, ils naviguent à vue… Et partout, dans le milieu hospitalier comme dans le privé, ça craque », explique, sous couvert du “off’, un cadre du PS.

La ministre peut facilement arguer qu’elle a la tâche difficile dans un contexte de rigueur budgétaire, avec des marges de manœuvre extrêmement réduites. Elle a loisir de souligner qu'après dix ans de politiques de droite, le chantier est tel que les changements ne sont guère spectaculaires. D'autant qu'elle doit gérer un domaine ministériel très vaste, de la réforme des retraites à l’assurance maladie, en passant par toute la politique de santé.

 

Mais plusieurs responsables socialistes dénoncent surtout une absence de cap et de cohérence politique. « Certes, la ministre n’est pas courageuse et n’aime pas les conflits. Mais ce n’est pas que de sa faute : collectivement, nous n’avons aucune vision sur la santé. Pour l’instant, on gère le système. Et on reste à la botte des médecins libéraux », s’indigne l'un d'eux.

 

« Le système de soins nécessite des transformations puissantes pour adapter l’offre de soins aux besoins de la population et face à cela, nous restons très “tradis”, s’inquiète aussi le député Jean-Marie Le Guen, médecin de formation et qui se serait bien vu ministre. La santé n’est pas portée comme une priorité du quinquennat et je le regrette. »

« Ministre de la santé est un poste très exposé, c’est toujours comme cela ! Marisol subit la même chose que les autres. La question est de savoir si elle réussira à opérer un tournant dans notre politique de santé. Il faudra juger sur les actes et sur le projet de loi sur la santé publique, prévu en 2014 », argue le député Jean-Louis Touraine.

 

À moins que les jours de la ministre ne soient déjà comptés ? En la matière, un pilier de la majorité suggère l'extrême prudence. « Tout le monde attend son départ et, par certains aspects, Marisol Touraine est un problème. Mais elle est aussi politiquement incontournable pour faire le sale boulot, contre vents et marées », dit-il, pensant évidemment à la réforme des retraites qui va occuper l'agenda politique de la rentrée. De fait, François Hollande et Jean-Marc Ayrault n’ont aucun intérêt à changer de ministre avant cette réforme qui s’annonce déjà impopulaire et très contestée à gauche.

 

 

 

 

 

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