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5 avril 2016 2 05 /04 /avril /2016 18:19
Répression policière : Caen retranché

Témoignages. Un étudiant de philosophie et un personnel précaire de l'université de Caen décrivent et analysent la répression policière que subit la jeunesse de la ville normande. Une trentaine d'interpellations depuis le 15 mars. Le 1er avril l'université était totalement fermée. Le 24 mars un étudiant faisait un arrêt cardiaque, dans un contexte de fortes tensions. Sa vie n'est pas en danger.

Une atmosphère d’État policier

« Le mouvement social de résistance contre le projet de loi de réforme du Code de travail qui se constitue autour de l'assemblée générale de lutte de l'Université de Caen et de la forte mobilisation des lycéens caennais également réunis en assemblées générales, doit faire face depuis le début des évènements à une répression, tant administrative que policière, d'une ampleur somme toute assez spectactulaire, aussi révoltante qu'aberrante.

Une atmosphère absolument détestable d'État policier règne, non seulement dans les rues de la ville, où les manifestants sont confrontés à d'importants et disproportionnés dispositifs policiers, ainsi qu'à l'arbitraire brutal de la répression, mais encore, contre tout ce qui devrait faire de cet espace public un lieu d'authentique expression démocratique, jusque dans l'enceinte du campus universitaire. Celui-ci est quadrillée depuis près de trois semaines par des dizaines d'agents de sécurité salariés d'une entreprise privée, dont la tâche explicite n'est autre que de saper la construction du mouvement social, que ce soit, pour les plus zélés de ces agents, par un harcèlement répété des militants, dont certains se sont vus refuser l'accès à certains bâtiments, ou par l'empêchement de l'occupation des infrastructures universitaires. Elle est pourtant une arme essentielle pour lancer une grève générale étudiante, seule à même de libérer les étudiants des contraintes disciplinaires institutionnelles qui sont autant de mécanismes de coercition qui réfrènent les forces de la démocratie sociale.

On dénombre jusque-là pas moins d'une trentaine d'interpellations, dont près de la moitié se sont traduites par une garde-à-vue, voire par des poursuites judiciaires, les camarades interpelés étant à ma connaissance presque exclusivement des lycéens, dont la très grande majorité sont d'ailleurs élèves au Lycée professionnel Jules Verne, soit, soulignons-le, eux-mêmes de futurs ouvriers, qui seraient les premières victimes de la réforme du Code du travail, si elle venait à être adoptée. La première de ces interpellations eut lieu lors d'une manifestation essentiellement étudiante le 15 mars : alors que nous entreprenions d'investir la place Fontette afin de l'occuper, une brigade d'intervention de la Police nationale s'est rapidement déployée, puis, alors qu'elle chargeait les manifestants, faisant au moins un blessé, a procédé à l'interpellation d'un camarade lycéen qui était resté un peu à l'écart du reste du cortège. Le 17 mars, deux personnes ont été interpelées suite à une manifestation. Les 18 et 21 mars, les élèves des Lycées Jules Verne et Dumont d'Urville ont dû faire face à une répression proprement scandaleuse. Des brigades d'intervention ont en effet été missionnées dans ces lycées pour calmer les "insurgés" : ces forces de police se sont comportées avec une brutalité inouïe, allant jusqu'à violenter, matraquer arbitrairement des lycéens, et même lâcher des chiens contre des adolescents dont le seul crime est de se battre, avec un sens d'ailleurs admirable de l'auto-organisation, pour ce qui fait un peu de la dignité d'une vie authentiquement humaine. En deux jours, la Police nationale a ainsi procédé à l'interpellation de 25 lycéens de Jules Verne, dont 12 d'entre eux ont eu à subir l'épreuve de la garde-à-vue. Que les lycéens d'un lycée professionnel aient été les cibles privilégiés de la répression ces derniers jours n'est pas anodin : on cherche à détruire toute velléité de résistance à la domination chez ces jeunes élèves, le plus souvent déjà travailleurs, qui constituent le futur de la classe ouvrière.

Le 24 mars, une nouvelle limite a été franchie par les autorités administratives locales, qui ont ainsi suscité une indignation générale à l'université : alors qu'au terme de la manifestation - qui heureusement n'a pas dégénérée bien que l'atmosphère, du fait d'une forte présence policière, était très tendue - nous regagnions tous en cortège l'amphithéâtre Tocqueville, occupé par l'assemblée générale de lutte, sur le campus, nous nous sommes tous rendus bien vite compte que des patrouilles de la BAC circulaient librement aux abords et même à l'intérieur du campus pour interpeler des manifestants. Les manifestants s'étant très majoritairement repliés dans l'amphithéâtre, les « bakeux » n'ont pu procéder qu'à une interpellation, qui fut, selon des témoins, très musclée. Cette arrestation a suscité une indignation telle qu'un détachement important de manifestants s'est dirigé en trombe vers les lieux pour, sinon l'empêcher, du moins soutenir le camarade interpelé et tenter de recueillir des informations. Ils sont malheureusement arrivés trop tard. Ce groupe a ensuite décidé d'aller se plaindre de ces intrusions et harcèlements répétés des forces de police qui violent la franchise territoriale universitaire, auprès de l'administration provisoire de l'université. C'est à ce moment où la tension était à son comble, qu'un de nos camarades s'est effondré, frappé par un malaise cardiaque, dont la répression policière, si elle n'en fut pas la cause directe, n'en demeure toutefois sûrement pas moins la cause occasionnelle.

La recrudescence de la violence de la répression des mouvements sociaux, qui constitueront toujours des menaces pour la reproduction des rapports structurels d'exploitation sur lesquels repose fondamentalement le mode de production capitaliste, ne fait toutefois finalement qu'expliciter la vérité historique profonde de l'État de droit bourgeois, celle d'un état d'exception, fondé sur une violence originaire incorporée par le système de la légalité juridique, qui est devenu la règle. »

Pierre Bourdin, étudiant en master de philosophie à l'Université de Caen

Source: Mediapart

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